La vendange dans la peau

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Bonjour mes petites loutres,

 

Comme vous l’avez constaté, j’avais disparu de la blogosphère ces dernières semaines. Rangez vos paris et vos spéculations, je ne suis pas partie au bout du monde pour dorer au soleil comme une crêpe sur une poêle, au bord de la mer avec un smoothie… je suis partie vivre une aventure « jardinesque » nouvelle pour moi (roulements de tambours et fort suspens) : les vendanges ! Dans cet article un peu différent, je ne vous ferai pas de leçon sur la récolte des grappes en elle-même, mais plutôt un résumé de ce que j’en retiendrai, car les vendanges sont avant tout une chouette expérience avec soi-même et avec les autres.

 

Le comment et le pourquoi de la chose.

 

Je cherchais un boulot de dépannage pour financer mon projet de création d’entreprise (atelier d’artisanat d’art) et grâce aux réseaux sociaux, j’ai vu qu’une copine que je n’avais pas revue depuis longtemps cherchait un compagnon de route pour faire une quinzaine de jours de vendanges dans le Beaujolais. Ni une, ni deux, je saute sur l’opportunité pour renouer contact et décrocher mon contrat de « coupeur ». Nous avons fait du covoiturage jusqu’au domaine (et papoté, et papoté, et papoté, et papoté…c’est long 4h de route…), où nous avons été logées et (super bien) nourries pendant la durée du contrat.

 

Le kit de base du vendangeur.

 

Avant de faire vos bagages, sachez que c’est une activité salissante, que le raisin, les moisissures et le sang de vos écorchures vont pourrir vos vêtements. Les vendanges, on s’y livres corps et âme ou pas du tout…

Donc emmenez vos meilleurs haillons et guenilles ou l’affreux pull tricoté pour Noël par votre tante détestée (mais non, ce n’est pas méchant…), un(e) huile/crème/baume cicatrisant/anti-douleur/réconfortant, des cachets/ce qui fonctionne sur vous contre la douleur, une casquette, crème solaire, lunette de soleil, un imperméable, une écharpe pour les fraiches matinées, une paire de gants de jardinage. Le reste sera à adapter en fonction de votre propre contrat de vendange et des prévisions météorologiques (durée, condition de logement…logique). Pour ce qui est du matériel de travail, il est prêté par l’employeur. Vous aurez donc un seau pour mettre vos grappes et une serpette, petit outil à lame courbe, pour les cueillir. Les ceps de vignes (plants sur lesquels pousse le raisin) plantés et entretenus toute l’année par les vignerons n’attendent plus que vous pour être dégarnis de leurs fruits.

 

Je me suis transformée en papier buvard !

 

Vous souvenez-vous des papiers qu’on utilisait à l’école pour absorber le surplus d’encre sur nos cahiers ? Oui ? Eh bien, la météo nous a gâté, nous avons eu du soleil et de la chaleur presque tous les jours. Les seuls jours de pluie ont été le jour d’arrivée, la demi-journée de repos et le jour du départ. Une chance sans nom ! Mais malgré les efforts pour tartiner la crème solaire, j’ai brûlé. En sentant le soir que ça me chauffait un peu le dos, je me suis tartinée de gel d’aloe vera, pourtant connu pour ses propriétés contre les brûlures. Le lendemain matin, je m’en suis remise à la pharmacopée conventionnelle, car ma peau brûlait encore et je n’avais ni yaourt, ni crème fraiche pour stopper ça. Oui, ces produits naturels stoppent la brûlure du soleil, testé et approuvé, non ce n’est pas le sujet de cet article… Donc ma peau a absorbé les deux couches de crème médicale plus vite qu’on ne pourrait jamais l’expliquer. Bref, j’ai raté la recette, j’ai fait le brûlé avant de faire la crème.

 

Un planning bien rempli.

J’ai travaillé douze jours, huit heures par jour, avec le septième jour à seulement quatre heures le matin et pause l’après-midi. La nature n’attend pas. Autant dire que malgré la bonne ambiance, ce sont tout sauf des vacances. Le patron nous réveillait, à partir de là, entre les horaires de repas, de travail, les deux wc et trois douches pour 20 personnes qui font faire la queue comme dans une épicerie de l’ère soviétique, on est lancé dans un rythme soutenu jusqu’au coucher, qui laisse concrètement juste le temps de se brosser les dents le midi, pour être libéré à vingt heures (si vous faites partie des chanceux qui ont pris leur douche avant). On a quand même l’apéro midi et soir, bon ok, ce n’est pas invivable non plus ! A vingt-trois heures rares étaient ceux qui ne dormaient pas déjà, les vendanges, ça apprend la nécessité du sommeil bien mieux que les études.

 

Et sur le terrain, ça donne quoi ?

 

« Vous prenez un seau, une serpette et on y va ! », « Tu prends cette ligne-là, Untel celle-ci, Trucmuche ici, Machin là…Bidule, t’arrête de chasser les pokemon et tu te mets au travail… », « la tête dans le cep ! », le rythme de la journée est rodé comme un mécanisme d’horloge suisse. Enlevez la bonne ambiance, vous voilà en train de faire un remake des Temps Modernes de Charlie Chaplin, ajoutez la bonne ambiance, vous êtes aux vendanges ! Si t’as pas de seau, pas de serpette, t’as raté ta vie-gne !

Ensuite, pendant quatre heures, je « serpette », tu « serpettes », bref nous « serpettons » gaiement (ou pas), à travers les loooongues étendues de ceps. De temps en temps, je bois un peu d’eau, assez souvent, je crie « jarlot ! » pour vider mon seau dans la hotte, le « jarlot », du courageux porteur, le « jarlottier » donc, qui fait le trajet entre mon seau et le tracteur où il entasse la récolte.

Les plus résistants et rapides, qui finissent leurs lignes avant les autres, vont aider les retardataires de façon à ce que le groupe avance à un rythme plus ou moins égal, permettant l’avancée des tracteurs et évitant ainsi au jarlottier de faire de gros détours pour récupérer le raisin des copains.

Le rythme est maintenu jusqu’à la dernière minute de la journée ou demi-journée. Inutile de se bercer d’illusions, si à moins le quart on a fini une parcelle, on va en commencer une autre dans le quart d’heure restant. La nature n’attend pas, qu’ils disaient !

Durant huit heures par jour nous avons coupé du gamay noir, variété principale du domaine et variété utilisée pour plusieurs spécialités du Beaujolais comme le Morgon.

Le premier jour, j’ai maudit ma copine de m’avoir embarqué dans cette galère, avant de m’en prendre à moi-même pour l’avoir suivi. Le deuxième jour, je me suis dit qu’à ce rythme, la moitié de ma paye me servirait à racheter les vêtements pourris par les vendanges et l’autre moitié financerait des séances de massage et d’ostéopathie. Bénéfice financier, zéro. En réalité, les trois premiers jours sont les plus difficiles. Le quatrième jour, le miracle se produit, on a tellement mal qu’on ne sent presque plus la douleur. Quoique, je me suis coincé un nerf ce jour-là, donc pour moi le calvaire a duré trois jours de plus. Passé la première semaine, globalement, le cerveau passe en mode automatique, outre l’instinct de survie, le résumé des pensées pourrait être le suivant « quel jour est-on ? ah oui, couper du raisin…couper du raisin…couper du raisin…serpette…seau…raisin…jarlot…la tête dans le cep…raisin…couper… », jusqu’au jour inespéré de la fin du contrat. Je me suis sentie à côté de la plaque pendant toute la semaine qui a suivi mon retour tant le changement de rythme était marqué.

 

Les petits plus des vendanges.

 

Il m’a été permis un soir d’accompagner mes copines de dortoir pour piger. C’est-à-dire qu’elles sont montées dans une cuve et ont écrasé du raisin avec leurs petits pieds pour en extraire le jus qui deviendra plus tard du vin. Je n’avais pas de short pour pouvoir essayer cette activité mais j’en ai profité pour faire des photos et garder ainsi une trace de ce super moment.

Au cours de cette soirée en comité restreint, le patron nous a donné une petite leçon d’œnologie. C’était super ! J’ai pu apprendre quelques infos techniques sur la dégustation et bien sûr gouter le fameux Morgon. J’en ai fait l’emblème de mes vendanges, pas forcément parce que ce vin serait le meilleur des Beaujolais (je ne souhaite pas créer de débat), mais surtout parce qu’en tant que Bourguignonne ( question de fierté régionale pour qui le voudra…), je suis contente d’avoir testé ce vin qui, quand il est bon, se rapproche d’un vin de Bourgogne. On dit alors qu’il « morgonne », douce poésie !

 

Je vous en parlais plus haut, les vendanges sont aussi une expérience humaine. On ne fait pas que couper des grappes et les jeter dans un seau, on tisse aussi des liens, éphémères pour certains, plus durables pour d’autres, avec les gens qu’on y rencontre. J’ai eu l’occasion de rencontrer des personnes très différentes, de milieux différents et avec des projets de vie très variés et des parcours atypiques. Même si la majorité était composée d’étudiants, j’ai trouvé une vraie richesse sociale dans ce groupe. J’ai pu beaucoup discuter de mon projet d’atelier avec un père de famille dont l’épouse a créé son entreprise, débattre avec d’autres sur l’actualité, aborder des sujets variés de médecine, archéologie, littérature, me confier à ce genre de personnes qu’on ne croise qu’un court instant dans une vie mais qui nous font avancer et grandir…le compte-rendu humain de ces vendanges est pour moi si riche que je pourrais en parler des heures !

 

Puis vient le départ…

 

Ce qui est certain, c’est que j’ai quitté cette expérience changée. Pas au point d’être méconnaissable, (quoique bien amochée physiquement) mais suffisamment pour être heureuse d’avoir vécu ces deux semaines et en revenir avec de nouvelles motivations et un regard plus net sur la vie. Je pense que dans cette société de consommation individualiste et souvent accusée d’être remplie d’assistés, les vendanges sont un bon prétexte de reconnexion avec la nature mais aussi avec certaines valeurs un peu oubliées. Pour les plus jeunes, c’est une belle façon d’être confronté à la réalité du monde du travail et de l’argent. Je pense que cela permet de prendre conscience que l’argent n’arrive pas d’un claquement de doigts sur notre compte en banque et qu’à la pensée de tous les efforts fournis pour l’avoir, il serait idiot de le dépenser n’importe comment. C’est aussi une belle leçon d’humilité. Tout le monde a mis la main à la pâte, avec plus ou moins de motivation, autant les patrons que les employés. D’où qu’on vienne, la difficulté du travail est la même, aucun privilégié dans les lignes de ceps, le groupe se retrouve obligé de s’entraider.

Difficile pour moi à l’heure actuelle de dire si je referais les vendanges si l’occasion se présentait un jour, toutefois je suis fière d’avoir tenu ces deux semaines et ravie d’avoir vécu cette expérience au moins une fois dans ma vie. Je n’hésiterai pas à recommander à qui le voudra de la vivre à son tour.

 

Lou

 

PS : Je souhaiterais préciser que de nombreux insectes (sauterelles, araignées, mantes religieuses…) sont morts durant les vendanges, emportés avec les grappes dans les cuves. Le vin n’est donc pas, en ce sens, uniquement végétal puisque des insectes se sont décomposés dans le breuvage. Libre aux lecteurs végétaliens de se faire leur propre avis quand à cette information et leur alimentation.

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